Le crédit privé – les prêts aux entreprises consentis par des institutions non bancaires – a connu une croissance rapide.
Le Conseil de stabilité financière estimait que le marché mondial du crédit privé se situait entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars américains à la fin de 2024, dont 1 000 milliards pour les seuls États-Unis. Au Canada, ce marché a progressé de 16 % en cinq ans. Des estimations plus récentes de PwC Global Asset and Wealth Management et de l’ESG Research Centre indiquent que le marché dépasse maintenant 2 000 milliards de dollars et pourrait atteindre 3 400 milliards d’ici 2030.
L’Alternative Credit Council (ACC), l’organisation affiliée à l’Alternative Investment Management Association (AIMA) qui se consacre au crédit privé, estime que le marché mondial du crédit privé a déjà atteint 3 500 milliards de dollars américains.
Même si les chiffres diffèrent, ils pointent tous dans la même direction : le crédit privé occupe une place de plus en plus importante dans la finance mondiale.
Une catégorie d’actifs de plus en plus répandue
Le crédit privé dépasse également le cadre des portefeuilles institutionnels, alors que les investisseurs individuels se tournent vers les actifs alternatifs pour diversifier leurs placements.
Aux États-Unis, le département du Travail a proposé une règle, Fiduciary Duties in Selecting Designated Investment Alternatives, qui faciliterait l’inclusion de placements alternatifs dans les régimes de retraite 401(k). Cette proposition met en œuvre une partie d’un décret de la Maison-Blanche visant à « démocratiser l’accès aux actifs alternatifs pour les investisseurs des régimes 401(k) », tout en renversant les restrictions antérieures qui décourageaient les placements non traditionnels.
Que cette proposition devienne ou non une règle, la démocratisation du crédit privé auprès des investisseurs individuels est déjà en cours.
Un sondage de l’Alternative Investment Management Association (AIMA) et de l’Alternative Credit Council (ACC) révèle que 66 % des gestionnaires de crédit privé ciblent activement les investisseurs individuels et fortunés pour leurs nouveaux fonds.
Pourtant, selon le sondage Investor Perspectives: Retail Investor Survey de Morningstar, seulement 19 % des investisseurs canadiens affirment comprendre les placements privés. Cette proportion atteint 24 % aux États-Unis et 18 % en Australie comme au Royaume-Uni. Par ailleurs, 45 % des investisseurs américains n’investissent pas du tout dans les actifs alternatifs.
Les placements privés sont-ils donc trop risqués pour les investisseurs individuels?
Trop risqué pour les investisseurs individuels?
Dans ses commentaires sur la règle proposée par le département du Travail, la Public Investors Advocate Bar Association, une association internationale regroupant des avocats représentant des investisseurs dans des litiges liés aux valeurs mobilières, a prévenu que les placements alternatifs comportent souvent de longues périodes de blocage, des restrictions de rachat et des mécanismes de suspension des rachats. Ces caractéristiques peuvent empêcher les investisseurs d’accéder à leur épargne lorsqu’ils en ont besoin.
Certains des cas les plus graves que nos membres ont soumis à l’arbitrage au nom d’investisseurs concernaient des placements illiquides vendus dans des comptes de retraite détenus par des retraités qui ont besoin, dès maintenant, de leur épargne pour vivre.
Public Investors Advocate Bar Association
La perception d’opacité nuit à la réputation des placements privés
À mesure que les capitaux des particuliers affluent vers des véhicules semi-liquides ou peu réglementés, le CFA Institute Research and Policy Center met en garde contre un risque accru de déséquilibre de liquidité, d’opacité des évaluations et de chocs liés aux rachats, particulièrement lors d’un repli des marchés.
MSCI résume ainsi le problème général : « Les pressions sur la liquidité, la confiance inégale dans l’évaluation des actifs privés et les tensions émergentes dans le crédit privé convergent toutes vers un même problème : les investisseurs ne voient pas assez clairement ce qu’ils détiennent. »
« On craint que les investisseurs ne voient pas comment le risque évolue au sein des portefeuilles avant qu’il se soit déjà propagé », ajoute MSCI.
Des manchettes négatives
Le crédit privé a effectivement fait l’objet d’un nombre croissant de manchettes négatives, particulièrement en raison de son exposition aux sociétés de logiciels, des pressions exercées par les demandes de rachat dans les fonds semi-liquides et de l’incertitude entourant l’évaluation des actifs.
Le crédit privé apparaît sur le radar du secteur financier canadien
La Banque du Canada reconnaît elle-même qu’il est difficile d’évaluer l’exposition des investisseurs institutionnels canadiens aux marchés étrangers du crédit privé. La transparence est limitée, le levier financier est difficile à mesurer et les liens avec l’ensemble du système financier n’ont pas encore été entièrement recensés.
Dans son Enquête sur le système financier de 2026, menée auprès de spécialistes principaux de la gestion des risques travaillant dans des organisations actives au sein du secteur financier, le crédit privé apparaît sur le radar des risques. Les répondants ont classé l’évaluation des actifs parmi les trois risques qui auraient les conséquences les plus graves pour leur organisation s’ils se matérialisaient au cours des trois prochaines années.
Parmi les nouveaux développements que leur organisation avait commencé à surveiller au cours des 12 mois précédents — le sondage a été mené du 23 février au 13 mars 2026 —, les répondants ont mentionné les marchés privés. En particulier, « certaines personnes ont mentionné les problèmes de liquidité, précisant que les investisseurs ont de plus en plus de difficulté à liquider leurs positions sur les marchés privés ou à racheter leurs parts de fonds de crédit privé ».
Si les investisseurs doivent vendre des actifs cotés en bourse pour obtenir des liquidités, les tensions sur les marchés privés pourraient se répercuter sur l’évaluation et la liquidité des marchés publics.
Une source de financement stable pour les entreprises canadiennes for Canadian businesses
Le crédit privé procure néanmoins des avantages tangibles.
Une étude de la Banque du Canada sur le crédit privé décrit celui-ci comme une source de financement stable, bien qu’encore relativement limitée, pour les entreprises canadiennes. Les banques fournissent 41 % du financement externe des entreprises et les marchés publics de titres d’emprunt, 38 % de plus. Les prêts non bancaires représentent 16 % du financement.
Le crédit privé peut permettre aux entreprises d’obtenir du financement plus rapidement et à des conditions plus flexibles que celles généralement offertes par les banques ou les marchés financiers publics. Il permet aussi aux investisseurs de diversifier leurs avoirs et d’obtenir des rendements potentiellement plus élevés.
Une demande institutionnelle résiliente
Malgré les manchettes négatives, la demande institutionnelle demeure résiliente.
Le Mercer Global Insurance Investment Survey conclut que « le crédit privé est la principale catégorie où une augmentation des allocations est prévue ». Le Canada arrive en tête : 74 % des assureurs canadiens prévoient augmenter leurs allocations au crédit privé au cours des 12 à 24 prochains mois, comparativement à 57 % à l’échelle mondiale.
Les gestionnaires qui reçoivent ces allocations s’attendent à une augmentation au cours de la prochaine année. Le sondage mondial 2026 de PwC sur le crédit privé, réalisé auprès de plus de 120 gestionnaires de portefeuilles de crédit, révèle que 81 % d’entre eux s’attendent à une hausse des allocations au crédit privé au cours de la prochaine année. Parmi ceux-ci, 44 % estiment que cette augmentation pourrait dépasser 20 %.ed 20%.
L’exposition des investisseurs canadiens aux marchés étrangers du crédit privé
L’étude de la Banque du Canada confirme l’intérêt des investisseurs institutionnels. Ceux-ci participent activement aux marchés du crédit privé à l’étranger, particulièrement aux États-Unis, où le crédit privé est devenu une solution de rechange viable au crédit bancaire et aux marchés financiers publics, ainsi que l’une des principales sources de financement dans certains segments.
La Banque du Canada estime que la valeur combinée des prêts privés accordés par des investisseurs canadiens et des prêts accordés à des fonds de crédit privé par des banques canadiennes était d’environ 500 milliards de dollars au début de 2026. « L’octroi de la plupart de ces prêts a lieu aux États-Unis. »
La majeure partie de cette exposition provient des sociétés d’assurance vie et des caisses de retraite.
- Sociétés d’assurance vie et caisses de retraite
Au premier trimestre de 2026, les trois plus grandes sociétés d’assurance vie canadiennes détenaient un peu plus de 200 milliards de dollars en placements de crédit privé. Cela représentait environ 22 % de leurs actifs investis, une part qui est restée stable au cours des cinq dernières années.
Les grandes caisses de retraite canadiennes en détenaient légèrement plus — environ 215 milliards de dollars à la fin de 2025 —, mais le crédit privé ne représentait que 9 % de leurs actifs investis.
Autrement dit, les caisses de retraite détenaient davantage de crédit privé en valeur absolue, mais la concentration de ces placements dans les portefeuilles des sociétés d’assurance vie était plus de deux fois supérieure.
- Fonds d’investissement
Les fonds d’investissement canadiens ont augmenté leurs placements de crédit privé de plus de 60 % entre 2020 et 2025. Ils en détenaient 54 milliards de dollars en 2025, principalement sous forme de prêts rattachés à des biens immobiliers.
Cependant, le crédit privé ne représentait qu’environ 1,5 % du total des actifs nets des fonds d’investissement autonomes canadiens, une proportion demeurée stable depuis 2020. La Banque du Canada prévient que cette exposition est probablement sous-estimée.
- Banques
Au premier trimestre de 2026, les banques canadiennes avaient prêté au moins 40 milliards de dollars à des gestionnaires d’actifs exploitant des fonds de crédit privé. Cela ne représentait qu’environ 1 % de l’ensemble de leurs prêts.
Selon la Banque du Canada, ces prêts présentent un risque relativement limité parce qu’ils sont garantis et remboursés avant les créances des autres investisseurs du fonds.
Néanmoins, en raison de cette exposition internationale, « un repli marqué du rendement du crédit privé à l’étranger pourrait entraîner des répercussions sur les investisseurs canadiens et le crédit aux entreprises au pays ».
Plus de stabilité que de tensions?
Le secteur du crédit privé affirme que les risques sont gérables, et l’Alternative Investment Management Association estime qu’on observe « davantage de stabilité que de tensions ».
Selon l’AIMA, les données du premier trimestre de 2026 indiquent que les portefeuilles de prêts privés demeurent généralement « stables et résilients ». L’association soutient également que les révisions à la baisse de la valeur des prêts liés aux logiciels sont jusqu’à maintenant demeurées contenues.
Les prêts aux sociétés de logiciels ont attiré l’attention en raison du potentiel de perturbation de l’intelligence artificielle.
La Banque des règlements internationaux estime que les sociétés de développement commercial ont prêté environ 115 milliards de dollars américains à des sociétés de logiciels. Ce montant représente le cinquième de l’ensemble de leurs prêts et 80 % de leurs portefeuilles technologiques.
« Récemment, les écarts de crédit des prêteurs se sont rétrécis, réduisant les marges permettant d’absorber les pertes, et quelques grandes sociétés de développement commercial sont exposées à un même groupe d’emprunteurs, bien que le faible levier financier et les prêts garantis puissent limiter les effets de contagion », indique la BRI. « Les expositions opaques au-delà des sociétés de développement commercial pourraient amplifier les effets de toute perturbation provoquée par l’intelligence artificielle générative, rendant le secteur plus vulnérable que ne le laissent croire ses indicateurs de crédit. »
Par ailleurs, Fitch Ratings a indiqué que le taux de défaut du crédit privé américain avait atteint un sommet historique de 6,0 % en mai.
Aucun risque systémique malgré l’élargissement des canaux de transmission
S&P Global Ratings reconnaît que les tensions s’accentuent, mais ne considère pas actuellement le crédit privé comme un risque systémique.
L’agence surveille quatre évolutions :
- le renforcement des liens entre les acteurs du marché;
- la complexité et le levier financier croissants des structures de placement;
- l’utilisation grandissante de véhicules semi-liquides par les investisseurs individuels;
- la concentration de l’exposition dans des secteurs comme celui des logiciels, qui pourraient être perturbés par l’intelligence artificielle.
Scope Ratings arrive à une conclusion similaire. L’agence ne constate aucune contagion « à ce stade », mais relève des signes d’élargissement de la transmission du risque.clusion. It sees no contagion “at this stage,” but says there are signs that the transmission of risk is broadening.
Améliorer à la compréhension
En période de tensions, la compréhension peut empêcher l’incertitude de se transformer en panique. Pourtant, les marchés privés demeurent mal compris, ce qui renforce leur réputation d’opacité.
Si les gestionnaires de fonds souhaitent attirer les investisseurs individuels, ils doivent expliquer davantage que la seule nature du crédit privé. Les investisseurs doivent aussi comprendre pourquoi des mécanismes comme les périodes de blocage, les limites de rachat et les suspensions de rachats existent, à quoi ils servent, comment ils fonctionnent et dans quelles circonstances ils peuvent restreindre l’accès au capital.
Alors que le crédit privé se généralise, une meilleure sensibilisation ne suffit plus. La transparence n’éliminera pas le risque, mais elle peut aider les investisseurs à le comprendre avant que des tensions sur les marchés ne mettent leur confiance à l’épreuve.
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